L’assurance-vie est le placement préféré des Français, qui y détiennent collectivement environ 1 600 milliards d’euros d’encours. Dans la perception courante, cette épargne massive est censée financer l’économie française et soutenir les entreprises nationales. La réalité est sensiblement différente. Entre 70 % et 80 % des sommes placées en assurance-vie sont logées dans des fonds en euros, eux-mêmes investis très majoritairement en obligations d’État. Concrètement, l’épargne des Français finance d’abord la dette publique française, et non l’économie productive.
Cette caractéristique structurelle de l’épargne française a une conséquence majeure : la France ne dispose pas, contrairement aux États-Unis ou à l’Asie, d’une manne financière intérieure mobilisable pour soutenir l’investissement productif, l’innovation et les technologies stratégiques comme l’intelligence artificielle. C’est l’une des raisons pour lesquelles la France doit faire appel à des capitaux étrangers comme ceux de SoftBank pour financer les grands projets technologiques. Dans cet article, nous décortiquons le mécanisme du fonds en euros, expliquons pourquoi cette épargne ne finance pas l’économie réelle, comparons avec les modèles de financement américain et asiatique, et examinons les alternatives qui s’offrent aux épargnants soucieux de réorienter leur épargne.
Source : cet article est tiré d’une interview avec Stéphane, expert macroéconomique, dans l’épisode hebdomadaire « Banque de France, récession et souveraineté : où en est l’économie française ? » du podcast Ingefii.
Points clés à retenir
- 1 600 milliards d’euros d’encours en assurance-vie en France, premier placement financier des ménages français.
- 70 à 80 % de cet encours est investi en fonds en euros, eux-mêmes composés majoritairement d’obligations d’État.
- L’épargne française finance la dette publique, pas l’investissement productif des entreprises ni les technologies stratégiques.
- Absence de fonds de pension en France : la retraite par répartition prive le tissu productif d’investisseurs de long terme massifs.
- Comparaison frappante avec les États-Unis où les fonds de pension investissent massivement dans le capital-risque, le capital-investissement et les actions cotées.
- Les unités de compte représentent l’alternative pour orienter une partie de son épargne vers les actions, les obligations d’entreprises et l’immobilier.
Sommaire
- Le poids réel de l’assurance-vie dans l’épargne française
- Le fonds en euros : un placement adossé à la dette publique
- Pourquoi l’épargne française ne finance pas l’économie productive
- Comparaison avec les modèles américain et asiatique
- L’absence de fonds de pension : une exception française coûteuse
- Unités de compte : l’alternative pour financer l’économie réelle
- Quelles évolutions possibles pour mieux orienter l’épargne
- FAQ – Assurance-vie et fonds euros
Le poids réel de l’assurance-vie dans l’épargne française
1 600 milliards d’euros : l’ordre de grandeur
L’encours total de l’assurance-vie en France représente environ 1 600 milliards d’euros en 2026, ce qui en fait de loin le premier placement financier des ménages français. À titre de comparaison, le Livret A et le LDDS cumulés représentent un encours inférieur, et l’épargne logement (PEL, CEL) une part bien plus modeste. L’assurance-vie concentre donc une part majoritaire de l’épargne longue des ménages.
Pourquoi les Français privilégient ce placement
L’assurance-vie cumule plusieurs avantages qui expliquent son succès historique. Sa fiscalité est avantageuse au-delà de huit ans de détention, avec un abattement annuel sur les plus-values et un cadre successoral favorable hors succession dans la limite de 152 500 euros par bénéficiaire pour les versements effectués avant 70 ans. Sa liquidité est totale : contrairement à une idée reçue, les fonds restent disponibles à tout moment. Sa réputation de placement sûr, notamment via le fonds en euros, rassure les épargnants attachés à la préservation du capital.
Une concentration sur les fonds en euros
Le succès de l’assurance-vie cache une forte concentration sur un seul type de support : le fonds en euros. Selon les sources, entre 70 % et 80 % de l’encours total est logé dans des fonds en euros, le reste étant investi en unités de compte (actions, obligations, immobilier, fonds diversifiés). Cette répartition reflète la préférence française pour la sécurité, qui s’est renforcée après les chocs financiers de 2008 et après chaque période de volatilité boursière.
Le fonds en euros : un placement adossé à la dette publique
La composition réelle d’un fonds en euros
Un fonds en euros est un support à capital garanti, géré par l’assureur, qui doit pouvoir restituer à tout moment l’intégralité des sommes versées par l’épargnant, augmentées des intérêts capitalisés. Pour respecter cette contrainte de sécurité absolue, les assureurs investissent majoritairement le fonds en euros dans des obligations d’État françaises et européennes — principalement des obligations assimilables du Trésor (OAT) émises par l’État français.
| Type d’actif | Part typique d’un fonds en euros | Fonction |
|---|---|---|
| Obligations d’État (France et Europe) | 60 à 70 % | Sécurité, garantie en capital |
| Obligations d’entreprises (corporate) | 15 à 25 % | Rendement complémentaire |
| Actions cotées | 5 à 10 % | Performance long terme |
| Immobilier (parts SCPI, OPCI) | 5 à 10 % | Rendement et diversification |
La logique économique du fonds en euros
Le fonds en euros est donc, dans sa composition majoritaire, un placement adossé à la dette publique. Lorsque vous versez 10 000 euros sur le fonds en euros de votre contrat d’assurance-vie, environ 6 500 à 7 000 euros sont prêtés à l’État français — sous forme d’achat d’OAT — et à d’autres États européens. L’État rembourse ce capital et verse des intérêts, qui alimentent la rémunération de votre fonds en euros après prélèvement des frais de gestion de l’assureur.
Une mécanique amplifiée par la baisse des taux passée
La période de taux bas qui a marqué les années 2010-2021 a mécaniquement érodé la rémunération des fonds en euros, en réduisant les coupons servis par les obligations souveraines nouvelles. La remontée des taux depuis 2022 a permis aux fonds en euros de retrouver un rendement plus attractif, mais le stock d’obligations anciennes pèse encore sur la performance moyenne. Le niveau du taux 10 ans américain, et notamment le seuil de 4,5 %, reste un indicateur clé pour anticiper la dynamique des taux européens et donc des rendements obligataires. Quoi qu’il en soit, le mécanisme fondamental reste identique : l’épargne en fonds en euros finance les États avant tout.
Pourquoi l’épargne française ne finance pas l’économie productive
Le circuit du financement
Le circuit habituel du fonds en euros est le suivant. L’épargnant verse 10 000 euros sur son contrat. L’assureur place environ 6 500 à 7 000 euros en obligations souveraines. L’État français reçoit ces fonds et les utilise pour financer ses dépenses publiques : fonctionnement des administrations, prestations sociales, investissements publics. Une partie est utilisée pour rembourser les intérêts de la dette préexistante. Concrètement, l’épargne ne va pas vers les PME françaises, vers les start-up technologiques, vers les industries stratégiques ni vers les infrastructures privées.
L’effet de cycle vicieux
Plus la dette publique française augmente, plus l’État émet d’obligations. Plus les assureurs placent l’épargne en obligations souveraines pour respecter leurs contraintes de sécurité. Plus l’épargne française finance la dette publique au lieu de l’économie productive. Ce cercle s’auto-entretient. Tant que l’épargne longue des ménages reste captive du fonds en euros, et tant que les besoins de financement de l’État restent élevés, l’orientation de l’épargne vers l’économie productive reste structurellement limitée.
L’absence de capacité d’investissement souverain dans l’IA
Cette mécanique explique pourquoi la France ne peut pas financer seule de grands projets technologiques comme l’intelligence artificielle. Quand une licorne comme Mistral lève 3 milliards d’euros, les capitaux viennent principalement d’investisseurs américains et internationaux, illustrant le débat sur l’État vassal numérique. L’épargne française est immobilisée dans le financement de l’État, donc indisponible pour soutenir la croissance des champions technologiques nationaux. Ce paradoxe — un pays riche en épargne mais incapable de la mobiliser pour ses propres entreprises — est l’un des leviers majeurs identifiés par les acteurs économiques pour rebâtir la souveraineté française.
Comparaison avec les modèles américain et asiatique
Le modèle américain : fonds de pension et investissement productif
Le système américain repose massivement sur les fonds de pension, qui constituent l’épargne retraite par capitalisation des salariés. Ces fonds, dont les encours cumulés dépassent plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars, investissent une part significative de leurs actifs en actions cotées, en capital-investissement, en capital-risque et en infrastructures. Cette épargne longue finance directement les entreprises américaines et alimente l’écosystème de financement de l’innovation qui produit les géants technologiques mondiaux.
Le modèle asiatique : épargne nationale orientée par l’État
Les économies asiatiques — Chine, Singapour, Corée du Sud — ont développé des modèles d’orientation publique de l’épargne, via des fonds souverains massifs et des banques publiques de développement. La Chine dispose de plusieurs fonds souverains aux encours considérables, qui investissent à la fois dans l’économie domestique et à l’international. Singapour pilote Temasek et GIC, dont les encours dépassent plusieurs centaines de milliards de dollars chacun. Cette logique permet de concentrer les capitaux sur les secteurs stratégiques décidés par l’État.
L’exception française
La France combine trois caractéristiques qui forment une exception européenne et mondiale. Premièrement, une épargne longue massivement captée par un produit (l’assurance-vie) majoritairement investi en dette publique. Deuxièmement, une retraite par répartition qui prive le tissu productif d’investisseurs de long terme. Troisièmement, une culture financière qui valorise la sécurité du capital sur la performance long terme, alimentée par une fiscalité historiquement favorable aux placements sans risque (Livret A, fonds en euros). Le résultat est un déficit structurel en capital patient pour les entreprises françaises non cotées.
L’absence de fonds de pension : une exception française coûteuse
Le choix historique de la répartition
La France a fait, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le choix d’un système de retraite par répartition. Ce choix présente des vertus de solidarité intergénérationnelle et une protection efficace en période de croissance économique soutenue. Il présente en revanche une faiblesse structurelle : il ne génère pas d’épargne investie sur les marchés financiers. Là où les salariés américains accumulent des actifs financiers tout au long de leur carrière, les salariés français cotisent à un système distributif qui finance les retraités actuels.
Les conséquences pour le tissu productif
L’absence de fonds de pension prive le tissu productif français d’une catégorie d’investisseurs particulière : les investisseurs de très long terme, capables d’engager des centaines de milliards sur des horizons de 20 à 40 ans. Ces investisseurs financent typiquement le capital-investissement, le capital-risque, les infrastructures longues et les grands projets industriels. Leur absence en France explique en partie pourquoi les start-up françaises peinent à passer le cap des séries C et D et finissent souvent rachetées par des acteurs étrangers.
Les tentatives de correction
Le Plan d’épargne retraite (PER), créé en 2019, vise à développer en France une forme d’épargne retraite par capitalisation. Ses encours, bien qu’en forte croissance, restent encore modestes au regard de l’enjeu : quelques dizaines de milliards d’euros face aux 1 600 milliards d’euros de l’assurance-vie classique. Le PER constitue un outil pertinent, mais il n’a pas encore la masse critique nécessaire pour transformer en profondeur l’orientation de l’épargne longue française.
Unités de compte : l’alternative pour financer l’économie réelle
Qu’est-ce qu’une unité de compte
Une unité de compte (UC) est un support d’investissement proposé dans un contrat d’assurance-vie, dont la valeur fluctue avec les marchés financiers. Contrairement au fonds en euros à capital garanti, l’unité de compte expose le capital aux variations de la valeur des actifs sous-jacents : actions cotées, obligations d’entreprises, parts de SCPI ou d’OPCI, fonds diversifiés, ETF, fonds de capital-investissement. L’épargnant supporte le risque de perte en capital, mais accède en contrepartie à des classes d’actifs qui financent l’économie réelle.
Comment les UC financent l’économie productive
Les unités de compte permettent d’orienter une partie de son épargne vers les entreprises plutôt que vers la dette publique. Un fonds en actions européennes finance directement les capitaux propres d’entreprises cotées sur Euronext. Un fonds en obligations d’entreprises finance les emprunts levés par les sociétés du CAC 40 ou du SBF 120. Une SCPI finance l’immobilier d’entreprise — bureaux, locaux commerciaux, logistique. Un fonds de capital-investissement finance des PME et des ETI non cotées. Chacun de ces véhicules permet à l’épargne d’irriguer l’économie productive plutôt que de financer le déficit public.
L’arbitrage rendement-risque
Le basculement vers les unités de compte implique d’accepter une volatilité du capital et le risque de pertes ponctuelles. En contrepartie, le rendement long terme des UC est historiquement supérieur à celui des fonds en euros, en particulier sur des horizons de 10 ans et plus. La répartition pertinente dépend du profil de l’épargnant, de son horizon de placement et de sa tolérance au risque, mais aussi du cycle monétaire en cours et de l’évolution attendue des taux directeurs de la Fed. Pour un patrimoine équilibré et un horizon de plus de 8 ans, une diversification entre fonds en euros et unités de compte combine sécurité partielle et financement de l’économie réelle.
Quelles évolutions possibles pour mieux orienter l’épargne
Au niveau individuel : diversifier son contrat d’assurance-vie
L’épargnant individuel dispose de leviers concrets pour réorienter son épargne. Augmenter la part des unités de compte dans son contrat d’assurance-vie en fonction de son horizon et de son profil de risque permet de financer davantage l’économie productive. Diversifier entre actions européennes, obligations d’entreprises, immobilier, fonds de capital-investissement et actifs tangibles comme l’or, dont l’intégration dans une allocation patrimoniale répond à une logique de couverture, améliore le couple rendement-risque tout en orientant l’épargne vers l’économie réelle. Consulter un conseiller en gestion privée de patrimoine permet d’ajuster cette répartition selon sa situation personnelle.
Au niveau collectif : favoriser l’épargne longue investie
Au niveau des politiques publiques, plusieurs leviers permettraient de mieux orienter l’épargne française. Renforcer la fiscalité incitative sur les unités de compte par rapport aux fonds en euros, comme cela a été partiellement engagé avec le PER, oriente l’arbitrage des épargnants. Faciliter la transposition de l’épargne assurance-vie vers le capital-investissement européen, à l’image de ce que prévoit la directive ELTIF 2 au niveau européen, élargit l’univers d’investissement accessible. Créer un véhicule fiscal dédié au financement des technologies stratégiques (IA, énergie, défense) permettrait de canaliser une partie de l’épargne vers les priorités de souveraineté.
Au niveau européen : construire un marché des capitaux unifié
La fragmentation des marchés de capitaux européens reste un frein majeur au financement des entreprises européennes. L’Union des marchés de capitaux, en chantier depuis plus de dix ans, peine à se concrétiser pleinement. Or sans marché unifié, les capitaux européens restent dispersés et incapables de rivaliser avec la profondeur du marché américain. L’enjeu est de permettre à un épargnant français de financer une PME allemande, italienne ou espagnole aussi facilement qu’un épargnant américain finance une PME californienne ou texane.
FAQ – Assurance-vie et fonds euros
Combien représente l’assurance-vie en France en 2026 ?
L’encours total de l’assurance-vie en France représente environ 1 600 milliards d’euros en 2026, ce qui en fait de loin le premier placement financier des ménages français. Cet encours dépasse largement celui du Livret A, du LDDS, du PEL et de l’épargne logement cumulés. L’assurance-vie concentre la majorité de l’épargne longue des ménages français grâce à sa fiscalité avantageuse et à son cadre successoral favorable.
Pourquoi le fonds en euros ne finance pas l’économie française ?
Le fonds en euros est majoritairement composé d’obligations d’État (60 à 70 % typiquement), principalement des obligations assimilables du Trésor françaises et européennes. Concrètement, l’épargne placée en fonds en euros est prêtée à l’État français pour financer ses dépenses publiques. Cette mécanique signifie que 70 à 80 % de l’épargne assurance-vie ne va pas vers les entreprises, les start-up ou les industries stratégiques, mais alimente la dette publique.
Quelle est la différence entre fonds en euros et unités de compte ?
Le fonds en euros est un support à capital garanti, géré par l’assureur, investi majoritairement en obligations d’État. Les unités de compte sont des supports dont la valeur fluctue avec les marchés financiers : actions, obligations d’entreprises, SCPI, fonds diversifiés. Les unités de compte exposent au risque de perte en capital, mais financent directement les entreprises et l’économie réelle. Leur rendement long terme est historiquement supérieur à celui du fonds en euros.
Pourquoi la France n’a-t-elle pas de fonds de pension ?
La France a choisi historiquement, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, un système de retraite par répartition basé sur la solidarité intergénérationnelle. Ce choix ne génère pas d’épargne investie sur les marchés financiers, contrairement aux systèmes par capitalisation américain ou anglo-saxon. Conséquence : le tissu productif français est privé d’investisseurs de très long terme capables de financer le capital-investissement et les grands projets industriels.
Comment réorienter mon assurance-vie pour mieux financer l’économie ?
Pour réorienter votre assurance-vie vers le financement de l’économie réelle, vous pouvez augmenter la part des unités de compte dans votre contrat selon votre profil de risque et votre horizon. Privilégier les unités de compte investies en actions européennes, en obligations d’entreprises, en SCPI ou en fonds de capital-investissement permet d’irriguer directement les entreprises. Un conseiller en gestion de patrimoine peut vous aider à ajuster cette répartition selon votre situation personnelle.
Le Plan d’épargne retraite (PER) change-t-il la donne ?
Le Plan d’épargne retraite, créé en 2019, vise à développer une forme d’épargne retraite par capitalisation en France. Ses encours, en forte croissance, restent encore modestes face aux 1 600 milliards d’euros de l’assurance-vie classique. Le PER est un outil pertinent pour orienter une partie de l’épargne longue vers les marchés financiers, mais il n’a pas encore la masse critique nécessaire pour transformer en profondeur le financement de l’économie française.
Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement ou un conseil patrimonial personnalisé. Pour toute situation spécifique, nous vous recommandons de consulter un conseiller en gestion de patrimoine. Vous pouvez découvrir les domaines d’expertise du cabinet Ingefii.






