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Dérégulation bancaire : le risque de taux remplace le risque de crédit

La dérégulation bancaire américaine consiste à sortir les bons du Trésor américain du calcul des contraintes de fonds propres imposées aux banques depuis 2008. La règle prudentielle ne change pas, mais les Treasuries cessent d'être décomptées, ce qui autorise les établissements à en absorber des volumes considérables sans mobiliser de capital supplémentaire.

L'objectif est explicite : créer une demande institutionnelle massive pour la dette publique américaine et soulager la pression sur les taux. Les ordres de grandeur évoqués sur les marchés atteignent 500 milliards de dollars de dette supplémentaire absorbée.

Le risque créé n'est pas celui de 2008, et c'est une nuance capitale que le débat public manque presque toujours. Les banques ne détiendraient pas des actifs pourris, mais l'actif le plus sûr du monde. Ce qui ne les empêche pas de tomber, comme l'a démontré Silicon Valley Bank en 2023.

Source : cet article est tiré d'une interview avec Chauncey Schmitt, Directeur de la Gestion Privée chez Ingefii, dans l'épisode « Dette publique : les 3 étapes qui mènent à la répression financière » du podcast Ingefii.

Points clés à retenir

  • Le mécanisme : la règle exigeant 5 milliards de capital pour 100 milliards de bilan est maintenue, mais les bons du Trésor américain sortent du décompte. Le matelas n'a pas rétréci, c'est le lit qui s'est agrandi.
  • L'objectif : permettre aux banques d'absorber jusqu'à 500 milliards de dollars de dette américaine supplémentaire pour réduire la pression sur les taux.
  • Risque de crédit contre risque de taux : en 2008 les banques détenaient des créances qui pouvaient ne pas être remboursées. Ici, elles détiendraient un actif dont le remboursement est quasi certain mais dont la valeur de marché varie avec les taux.
  • La perte reste invisible tant que la banque conserve ses obligations jusqu'à l'échéance. Elle devient réelle et publique le jour où elle doit vendre par anticipation.
  • Silicon Valley Bank, mars 2023 : 209 milliards de dollars d'actifs, plus de 15 milliards de pertes latentes, vente forcée de 21 milliards d'obligations et effondrement en 48 heures, sans le moindre produit toxique au bilan.
  • L'ampleur du phénomène : les pertes latentes de l'ensemble des banques américaines atteignaient 620 milliards de dollars en 2023.

Ce que la réglementation post-2008 avait imposé aux banques

Pourquoi les fonds propres sont-ils encadrés ?

Après la crise financière de 2008, les régulateurs ont imposé aux banques de détenir davantage de fonds propres afin de limiter leur effet de levier. Le principe est simple : pour chaque 100 euros portés au bilan, l'établissement doit en posséder au moins 5 en propre. Avec 5 milliards de capital, une banque ne peut donc pas porter plus de 100 milliards d'actifs.

Cette contrainte a une fonction précise. Elle garantit qu'un choc de valorisation sur les actifs détenus ne fasse pas immédiatement passer la banque en fonds propres négatifs. Le capital sert d'amortisseur. Plus le levier est élevé, plus une variation faible de la valeur des actifs suffit à effacer le capital.

Pourquoi cette contrainte pèse-t-elle sur le financement des États ?

Une banque qui achète de la dette publique consomme du bilan, et donc du capital. Face à un arbitrage entre prêter à une entreprise, financer un crédit immobilier ou détenir des bons du Trésor, l'établissement compare les rendements pour un même coût réglementaire. La dette souveraine, faiblement rémunératrice, sort rarement gagnante de cette comparaison.

C'est précisément ce verrou que l'administration Trump entend faire sauter, au moment où le Trésor américain doit placer des volumes records et où les outils classiques de gestion de la courbe des taux ont montré leurs limites.

Ce que change la sortie des Treasuries du ratio de levier

Le mécanisme exact

Le programme prévoit de sortir les bons du Trésor américain du calcul de la contrainte prudentielle. La règle elle-même reste inchangée : il faut toujours 5 milliards de capital pour 100 milliards de bilan. Mais les Treasuries ne comptent plus dans le décompte de ce bilan.

La formule la plus parlante est celle-ci : le matelas n'a pas rétréci, c'est le lit qui s'est agrandi. Une banque disposant de 5 milliards de capital peut toujours porter 100 milliards de créances sur des particuliers et des entreprises, mais elle peut y ajouter de la dette américaine sans limite prudentielle liée à ce ratio.

Quel volume est visé ?

Les ordres de grandeur qui circulent sur les marchés évoquent jusqu'à 500 milliards de dollars de dette américaine supplémentaire absorbée par le système bancaire. Rapporté à un stock de plus de 40 000 milliards de dollars, ce n'est pas décisif. Rapporté au flux annuel d'émissions nettes, c'est considérable.

L'objectif est donc de créer un acheteur institutionnel captif, sans avoir à solliciter la banque centrale. C'est un contournement élégant : là où le rachat d'obligations par la Fed ferait l'objet d'un débat politique immédiat, une modification de ratio prudentiel passe pour un ajustement technique.

Permettre ou contraindre ?

Le vocabulaire officiel parle de permettre aux banques d'acheter davantage. Dans les faits, la frontière entre autorisation et incitation appuyée est floue. Les discussions entre un Trésor et ses grandes banques ne sont pas publiques, mais les moyens de pression d'un État sur des établissements dont il est à la fois régulateur, client et garant implicite sont évidents.

Pourquoi le risque n'est pas celui de 2008

Ce que les banques détenaient en 2008

En 2008, les banques détenaient des actifs pourris : des crédits immobiliers subprime repackagés en produits structurés notés AAA. Le risque était un risque de crédit, c'est-à-dire le risque que l'emprunteur final ne rembourse pas. Quand les défauts sur les prêts hypothécaires se sont matérialisés, la valeur de ces produits s'est effondrée parce que les flux sous-jacents avaient disparu.

Ce que les banques détiendraient demain

Ici, c'est exactement l'inverse : elles détiendraient l'actif considéré comme le plus sûr du monde. L'État américain rembourse toujours, et le risque de défaut est quasi nul. Sur le plan du crédit, la comparaison avec 2008 ne tient pas.

Mais il existe un second risque, totalement différent, et bien plus difficile à repérer dans un bilan : le risque de taux. C'est celui que la structure actuelle amplifie, et c'est celui que le débat public sous-estime systématiquement.

Le risque de taux, ou pourquoi une obligation sûre peut faire tomber une banque

Comment évolue la valeur d'une obligation ?

La valeur de marché d'une obligation évolue en sens inverse des taux d'intérêt. Lorsque les taux baissent, la valeur des obligations anciennes, qui servent un coupon plus élevé, augmente. Lorsque les taux montent, ces mêmes obligations perdent de la valeur, puisque des titres neufs offrent désormais un meilleur rendement.

Une obligation à 10 ans émise à 1,5 % perd donc mécaniquement de la valeur quand les taux de marché montent à 4,5 %. Ce mouvement n'a rien à voir avec la solidité de l'emprunteur : c'est de l'arithmétique actuarielle pure.

Pourquoi cette perte reste-t-elle invisible ?

Voici le mécanisme comptable qui rend le danger difficile à détecter. Tant que la banque conserve ses obligations jusqu'à l'échéance, elle n'a pas à comptabiliser la moins-value. Elle sera remboursée au pair, donc la perte reste théorique et n'apparaît pas au compte de résultat.

Sauf le jour où elle doit vendre par anticipation. La perte devient alors réelle, et publique d'un seul coup. C'est toute la différence entre une perte latente, qui peut atteindre des dizaines de milliards sans que personne ne s'en émeuve, et une perte réalisée, qui déclenche une réaction de marché en quelques heures.

Qu'est-ce qui force une banque à vendre ?

Une seule chose, dans la pratique : des retraits massifs de dépôts. Si les clients réclament leur argent en volume et que celui-ci est adossé à des obligations dont la valeur de cession a chuté de 15 ou 20 %, la banque doit céder ses titres à perte pour honorer les demandes. Elle peut alors se retrouver en situation d'insuffisance de fonds propres alors même qu'elle ne détenait aucun actif douteux.

Ce scénario dépend directement du niveau des taux, et donc des décisions de la Fed. C'est pourquoi la question de savoir si les taux directeurs américains pourraient remonter en 2026 n'est pas un débat abstrait pour le système bancaire : chaque hausse creuse les pertes latentes du secteur.

Silicon Valley Bank : la démonstration grandeur nature

Le déroulé des faits

Silicon Valley Bank était la seizième banque américaine, avec 209 milliards de dollars d'actifs. Elle ne détenait aucun produit toxique : son portefeuille était composé de bons du Trésor américains et de titres adossés à des agences fédérales, ce qui se fait de plus sûr.

Les taux ont monté. Ses pertes latentes ont gonflé jusqu'à dépasser 15 milliards de dollars, un montant proche de ses fonds propres. Sa clientèle, essentiellement composée de start-ups à court de trésorerie dans un contexte de financement raréfié, a commencé à retirer massivement.

Le 8 mars 2023, l'établissement annonce la vente forcée de 21 milliards de dollars d'obligations, une perte sèche de 1,8 milliard et une augmentation de capital d'urgence. Cette communication, censée rassurer, déclenche la panique. La banque s'effondre en 48 heures.

Ce que révélait l'ampleur du phénomène

Le cas SVB n'était pas isolé. À la même époque, les pertes latentes de l'ensemble des banques américaines atteignaient 620 milliards de dollars. La différence entre celles qui sont tombées et les autres ne tenait pas à la qualité de leurs actifs, mais à la stabilité de leur base de dépôts.

Élément de comparaisonCrise de 2008Silicon Valley Bank 2023
Nature des actifsSubprime repackagés, notés AAA à tortBons du Trésor et titres d'agences
Nature du risqueRisque de créditRisque de taux
Origine de la perteL'emprunteur ne rembourse pasLes taux montent, la valeur de marché baisse
DéclencheurDéfauts sur les prêts hypothécairesRetraits de dépôts et vente forcée
RésultatFailliteFaillite

La conclusion est celle-ci : en 2008, les banques sont tombées parce qu'elles détenaient des actifs pourris. En 2023, SVB est tombée parce qu'elle détenait l'actif le plus sûr du monde. Ce n'est pas la même crise, mais la banque est morte pareil.

Ce que ce transfert implique pour le contribuable

Le problème n'est pas résolu, il est déplacé

La logique de l'étape est claire : on ne supprime pas la difficulté de financement de la dette publique, on la déplace du bilan de l'État vers celui des banques. Et on amplifie le dégât potentiel si le mécanisme casse.

Les banques ne sont pas des acteurs comme les autres. Elles sont systémiques : elles se financent entre elles, financent les entreprises et les ménages, et assurent la circulation de la monnaie dans l'économie. C'est ce que 2008 a démontré : une crise financière est devenue une crise économique parce que les banques, par défiance mutuelle, ont cessé de se prêter entre elles et de prêter aux agents économiques. Toute la circularité de l'argent s'est arrêtée du jour au lendemain.

Quel serait le scénario en cas d'accident ?

Si un tel blocage se reproduisait, la récession serait immédiate et sévère. Et l'issue serait connue d'avance : l'État interviendrait pour garantir les dépôts et recapitaliser, ce qui ramènerait le coût sur le contribuable. Le transfert de risque vers les banques n'est donc, en dernier ressort, qu'un détour.

Ce risque de concentration se combine avec d'autres vulnérabilités du financement de la dette américaine, notamment celles liées aux flux internationaux que nous avons analysées à propos du débouclage du carry trade japonais et de la menace qu'il fait peser sur la dette américaine.

Comment un épargnant peut lire cette étape

Ce que cela ne change pas

Un épargnant européen n'est pas exposé directement au bilan des banques américaines. Les dépôts bancaires en France bénéficient d'une garantie jusqu'à 100 000 euros par déposant et par établissement, et la structure du bilan des banques européennes n'est pas comparable à celle d'une banque régionale américaine spécialisée sur une clientèle unique.

Ce que cela change

Ce que cette étape révèle, en revanche, est décisif pour la suite du raisonnement. Elle montre qu'un État confronté à une contrainte de financement modifie les règles pour créer de la demande là où elle n'existait pas spontanément. Une fois ce principe posé, la question devient : quels autres acteurs peuvent être mobilisés de la même manière ?

La réponse concerne directement l'épargne des particuliers, à travers les dispositifs qui créent une demande forcée pour la dette d'État. C'est le sujet de notre analyse sur la loi Sapin 2 et les stablecoins, ces deux dispositifs qui rendent l'épargne captive de la dette souveraine. Et si aucun de ces leviers ne suffit, l'étape suivante est celle de la répression financière, dont le précédent américain de l'après-guerre montre l'efficacité.

FAQ – Dérégulation bancaire et détention de dette publique

En quoi consiste la dérégulation bancaire américaine de 2026 ?

Elle consiste à sortir les bons du Trésor américain du calcul du ratio de levier imposé aux banques depuis 2008. L'exigence de 5 milliards de capital pour 100 milliards de bilan reste en vigueur, mais les Treasuries ne sont plus décomptées. Les banques peuvent donc en absorber des volumes importants sans mobiliser de fonds propres supplémentaires, avec un objectif évoqué jusqu'à 500 milliards de dollars.

Quelle est la différence entre risque de crédit et risque de taux ?

Le risque de crédit est le risque que l'emprunteur ne rembourse pas, c'est celui qui a provoqué la crise de 2008 avec les subprime. Le risque de taux est le risque que la valeur de marché d'une obligation baisse parce que les taux d'intérêt montent, même si l'émetteur est parfaitement solvable. Une obligation d'État à 1,5 % perd de la valeur quand les taux atteignent 4,5 %, sans qu'aucun défaut ne soit en cause.

Pourquoi Silicon Valley Bank a-t-elle fait faillite en détenant des actifs sûrs ?

Silicon Valley Bank détenait 209 milliards de dollars d'actifs, essentiellement des bons du Trésor. La hausse des taux a creusé ses pertes latentes au-delà de 15 milliards, un montant proche de ses fonds propres. Quand ses clients start-ups ont retiré massivement, elle a dû vendre 21 milliards d'obligations par anticipation, transformant une perte théorique en perte réelle de 1,8 milliard. L'annonce a déclenché la panique et l'effondrement en 48 heures.

Pourquoi les pertes latentes des banques sont-elles invisibles ?

Tant qu'une banque conserve ses obligations jusqu'à l'échéance, la comptabilité ne l'oblige pas à enregistrer la moins-value, puisqu'elle sera remboursée au pair. La perte reste donc théorique et n'apparaît pas au compte de résultat. Elle ne devient réelle et publique que le jour où l'établissement est contraint de vendre par anticipation, typiquement en cas de retraits massifs de dépôts.

Une nouvelle crise de type 2008 est-elle possible ?

Le risque actuel n'est pas de même nature. En 2008, les banques détenaient des créances qui pouvaient ne pas être remboursées. Ici, elles détiendraient de la dette souveraine dont le remboursement est quasi certain. Le danger porte sur la valeur de marché en cas de hausse des taux combinée à des retraits massifs. Les conséquences économiques d'un blocage du crédit interbancaire seraient néanmoins comparables.

Un épargnant français est-il exposé à cette dérégulation ?

Pas directement. Les dépôts bancaires en France sont garantis jusqu'à 100 000 euros par déposant et par établissement, et la structure du bilan des banques européennes diffère de celle d'une banque régionale américaine concentrée sur une clientèle unique. L'enseignement porte davantage sur la méthode : un État sous contrainte de financement modifie les règles pour créer de la demande là où elle n'existe pas spontanément.

Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Pour toute situation spécifique, nous vous recommandons de consulter un conseiller en gestion de patrimoine.

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