La thèse de la disruption du logiciel par l'intelligence artificielle soutient que les modèles d'IA, en rendant le développement informatique beaucoup plus accessible, permettront aux entreprises de recréer en interne les logiciels qu'elles louent aujourd'hui par abonnement. Cette crainte a coûté environ 48 % à SAP entre son sommet et le 23 juillet 2026, et environ 30 % à Dassault Systèmes depuis janvier.
Le point remarquable est que ces baisses ne se sont accompagnées d'aucune dégradation des résultats. Le résultat net comme le résultat opérationnel de ces groupes ont eu tendance à progresser pendant la chute des cours. La baisse relevait donc exclusivement d'une compression de multiples : le marché a décidé de payer beaucoup moins cher les mêmes bénéfices.
Les publications de fin juillet 2026 ont apporté un premier démenti chiffré à cette thèse. SAP a repris environ 6 % le lendemain de sa publication, Dassault Systèmes plus de 10 % en deux séances. Nous détaillons ici ce que ces chiffres démontrent réellement, ce qu'ils ne démontrent pas, et quelle grille appliquer au secteur.
Source : cet article est tiré d'une analyse de Chauncey Schmitt, Directeur de la Gestion Privée chez Ingefii, dans l'épisode « Luxe : les trois signaux qui diront avant nous si le secteur repart (+ Fed, IA, défense) » du podcast Ingefii.
Points clés à retenir
- La baisse du secteur venait des multiples, pas des résultats : SAP a perdu environ 48 % entre son pic et le 23 juillet 2026 pendant que ses résultats opérationnel et net progressaient.
- Le carnet de commandes cloud de SAP réaccélère à plus 26 % à changes constants, et l'IA figure dans plus de 90 % des cinquante plus gros contrats du trimestre.
- L'IA ne vide pas le carnet de SAP, elle le remplit : c'est le principal enseignement de la publication, même s'il porte sur un seul trimestre.
- Dassault Systèmes a rassuré avec une croissance de plus 4 % à changes constants au deuxième trimestre, dans le haut de la fourchette visée, et des objectifs annuels confirmés.
- Les deux groupes investissent dans l'IA appliquée : SAP avec deux acquisitions assumées comme dilutives à court terme, Dassault Systèmes avec une opération à près de 2 milliards de dollars dans les sciences de la vie.
- La grille de lecture reste en trois étages : les grandes plateformes protégées par leurs données, les spécialistes verticaux protégés par leur expertise métier, puis le logiciel générique et horizontal, le plus exposé.
Sommaire
- D'où venait la peur d'une apocalypse du logiciel
- Une baisse de multiples, pas une baisse de résultats
- SAP : le carnet répond à l'accusation
- Dassault Systèmes : la convalescence après un avertissement brutal
- Ce que ces publications prouvent, et ce qu'elles ne prouvent pas
- La grille en trois étages pour trier le secteur
- FAQ sur le logiciel face à l'intelligence artificielle
D'où venait la peur d'une apocalypse du logiciel
Le modèle qui était devenu le préféré du marché
Le logiciel vendu par abonnement récurrent est longtemps resté l'un des segments les plus appréciés de la cote. La raison tient à la nature du revenu : un client qui paie un montant fixe chaque mois offre une visibilité exceptionnelle sur la génération de résultats et de trésorerie. Cette prévisibilité justifiait des multiples de valorisation élevés.
Le retournement de perception
L'arrivée des modèles d'IA générative a inversé le raisonnement. Si développer un logiciel devient radicalement plus rapide et moins coûteux, alors n'importe quelle entreprise pourrait théoriquement recréer en interne l'outil qu'elle loue. Le raisonnement s'est propagé à l'ensemble du secteur, sans distinction entre les modèles économiques.
Le marché a alors appliqué au logiciel une décote de disruption comparable à celle qu'il avait infligée à d'autres secteurs jugés menacés par la technologie. Cette dynamique s'inscrit dans une question plus large, celle de savoir si le marché paie une bulle ou simplement un marché cher, que nous avions examinée en constatant que la technologie représente désormais une part inédite de l'indice américain.
Un phénomène qui n'a pas été limité aux États-Unis
Le mouvement a frappé les valeurs européennes aussi durement que les américaines. SAP, l'une des plus grandes capitalisations du continent, a perdu environ 48 % entre son sommet et le 23 juillet 2026. Dassault Systèmes, valeur française bien identifiée des investisseurs particuliers, a reculé dans des proportions également très significatives.
Une baisse de multiples, pas une baisse de résultats
Qu'est-ce qu'une compression de multiples ?
Une compression de multiples désigne la situation où le cours d'une action baisse alors que ses bénéfices progressent ou restent stables. Le marché accepte simplement de payer moins cher chaque euro de bénéfice. Concrètement, une entreprise dont le bénéfice croît de 5 % et dont le cours perd 40 % a vu son multiple se contracter d'environ 43 %.
Ce que montrent les chiffres du secteur
Pendant la chute des cours, les publications de résultats des groupes logiciels européens sont restées correctes. Le résultat net avait plutôt tendance à progresser et le résultat opérationnel également. La baisse de valorisation n'était donc liée qu'à un changement d'opinion du marché sur la valeur future de ces activités, pas à un constat comptable.
Pourquoi cette distinction est essentielle pour un investisseur
Une baisse liée à des résultats en repli et une baisse liée à une révision de perception ne se traitent pas de la même façon. La première appelle une réévaluation du modèle économique. La seconde pose une question de prix : le marché a-t-il eu raison d'anticiper une dégradation qui ne s'est pas encore matérialisée ?
Cette question du prix payé, indépendamment de la qualité de l'actif, est centrale dans toute décision d'investissement. Une entreprise excellente achetée deux fois son prix reste un mauvais investissement, exactement comme un bien immobilier parfaitement situé mais surpayé. C'est le principe qui structure une approche professionnelle articulée autour de la macro, de la valorisation et des flux.
SAP : le carnet répond à l'accusation
Une publication attendue en position d'accusé
SAP abordait sa publication trimestrielle dans une position défavorable. Le titre avait perdu environ 30 % depuis le début de l'année, sur la crainte que les agents d'intelligence artificielle ne cannibalisent le modèle du logiciel facturé au siège utilisateur.
La réponse est venue du carnet de commandes
L'indicateur central de SAP est le carnet de commandes cloud courant, qui mesure les revenus cloud contractualisés et constitue un indicateur avancé de l'activité. Il réaccélère à plus 26 % à changes constants. Surtout, l'intelligence artificielle figure dans plus de 90 % des cinquante plus gros contrats signés dans le trimestre.
La conclusion est directe : pour l'instant, l'IA ne vide pas le carnet de SAP, elle le remplit. Les clients ne quittent pas la plateforme, ils y ajoutent des usages. Ce recours au carnet comme preuve est exactement l'indicateur que le marché a utilisé pour départager les géants américains, où le carnet de commandes cloud est devenu la seule preuve tangible de monétisation des investissements.
Un arbitrage assumé sur la rentabilité
SAP a abaissé sa prévision de résultat opérationnel pour absorber la dilution liée à deux acquisitions dans l'intelligence artificielle. C'est un choix stratégique assumé : sacrifier une part de marge à court terme pour renforcer le positionnement technologique. Le titre a repris environ 6 % à Francfort le lendemain.
Pourquoi les clients ne partent pas
La raison tient à la donnée et au risque opérationnel. Un progiciel de gestion intégré accumule des décennies de données d'entreprise, de processus et de paramétrages. Pour une grande entreprise, abandonner cette base pour reconstruire un équivalent interne représente un risque opérationnel considérable, sans commune mesure avec l'économie d'abonnement espérée. Les éditeurs concernés intègrent d'ailleurs eux-mêmes l'IA dans leurs services.
Dassault Systèmes : la convalescence après un avertissement brutal
Un point de départ plus difficile encore
Dassault Systèmes vivait la même histoire en plus violent. Après une année 2025 quasi atone, un avertissement publié en février 2026 avait provoqué sa pire séance boursière depuis 2002, sur fond de craintes de disruption du logiciel de conception par l'intelligence artificielle. Le titre restait en repli d'environ 26 % depuis janvier avant sa publication estivale.
Ce que la publication a montré
La croissance ressort à plus 4 % à changes constants au deuxième trimestre, dans le haut de la fourchette visée et légèrement au-dessus du consensus. Les objectifs annuels sont confirmés. Le groupe a par ailleurs annoncé une acquisition à près de 2 milliards de dollars pour accélérer dans l'IA appliquée aux sciences de la vie.
La réaction du marché
Le marché a salué la publication : hausse le jour même, puis plus 7,9 % le lendemain, soit plus de 10 % en deux séances. Il s'agit d'un rebond de soulagement sur un dossier durement déprécié, pas d'un retournement acté. La distinction mérite d'être posée clairement pour éviter les conclusions hâtives.
| Indicateur | SAP | Dassault Systèmes |
|---|---|---|
| Recul avant publication | Environ moins 48 % depuis le pic | Environ moins 26 % depuis janvier |
| Indicateur clé publié | Carnet cloud à plus 26 % | Croissance de plus 4 % à changes constants |
| Objectifs | Résultat opérationnel abaissé (dilution) | Objectifs annuels confirmés |
| Stratégie IA | Deux acquisitions dans l'IA | Acquisition d'environ 2 milliards de dollars |
| Réaction du titre | Environ plus 6 % le lendemain | Plus de 10 % en deux séances |
Ce que ces publications prouvent, et ce qu'elles ne prouvent pas
Ce qui est démontré
Trois constats ressortent des chiffres. Les clients ne quittent pas les grandes plateformes. Les carnets de commandes continuent de se remplir, y compris avec des contrats intégrant de l'intelligence artificielle. Et les résultats publiés ne montrent aucune dégradation attribuable à une disruption technologique.
Ce qui n'est pas démontré
Un trimestre ne fait pas une tendance. La thèse de la disruption porte sur un horizon de plusieurs années, pas de trois mois. Un client qui renouvelle son contrat en 2026 peut parfaitement décider de ne pas le renouveler en 2029, une fois ses propres outils internes matures. Les publications de juillet affaiblissent la thèse du perdant structurel, elles ne la réfutent pas.
La lecture honnête de la situation
La formulation la plus juste serait la suivante : l'intelligence artificielle pèse durablement sur les multiples du secteur, mais elle nourrit pour l'instant les carnets de commandes. Ces deux affirmations coexistent sans se contredire. Le marché anticipe un risque futur tout en constatant une réalité présente favorable.
Un précédent instructif
Le marché a déjà changé d'avis brutalement sur un dossier technologique. Alphabet était largement donné pour perdant de l'intelligence artificielle à l'automne 2025 avant d'être requalifié en gagnant. Une réévaluation de perception peut donc survenir vite, dans un sens comme dans l'autre. Cette instabilité du consensus rappelle l'intérêt d'une approche par les faits comptables plutôt que par le récit dominant, ce que documente également la comparaison entre gestion indicielle et gestion active sur longue période.
La grille en trois étages pour trier le secteur
Étage 1 : les grandes plateformes
Les grandes plateformes de gestion d'entreprise sont protégées par deux barrières : les données accumulées sur des décennies et la distribution auprès de milliers de grands comptes. Le coût de sortie pour un client est élevé et le risque opérationnel d'une migration interne est difficile à assumer. Ce sont les dossiers les plus défendables face à la thèse de disruption.
Étage 2 : les spécialistes verticaux
Les éditeurs spécialisés sur un métier ou un secteur réglementé sont protégés par leur expertise. Un logiciel de conformité pharmaceutique, de conception industrielle ou de gestion réglementaire incorpore une connaissance métier que l'IA généraliste ne reproduit pas facilement. C'est précisément le sens des acquisitions réalisées par SAP et Dassault Systèmes dans des niches réglementées.
Étage 3 : le logiciel générique et horizontal
Le logiciel généraliste, peu différencié, faiblement intégré aux données du client et facilement remplaçable constitue la catégorie la plus exposée à la banalisation par l'intelligence artificielle. C'est là que la thèse de disruption a le plus de chances de se vérifier, et c'est là que la prudence s'impose.
Le profil asymétrique du secteur aujourd'hui
Après un an de dépréciation, les dossiers de qualité offriraient un profil asymétrique : la peur est déjà largement dans les prix, alors que la preuve du dommage n'est toujours pas dans les chiffres. Cette configuration rappelle celle observée sur d'autres segments européens massivement délaissés, comme le luxe dont les multiples se sont comprimés bien au-delà de la dégradation des fondamentaux, ou comme la décote plus générale des actions européennes face à leurs équivalents américains que nous suivons depuis plusieurs mois.
L'indicateur à suivre trimestre après trimestre
La discipline consiste à surveiller le même indicateur que pour les hyperscalers : le carnet de commandes. S'il continue de progresser, la thèse de disruption s'éloigne. S'il stagne ou recule sur deux trimestres consécutifs, cela signalerait que les clients commencent effectivement à internaliser, et l'ensemble du raisonnement serait à réexaminer.
FAQ sur le logiciel face à l'intelligence artificielle
Pourquoi les valeurs du logiciel ont-elles chuté en 2026 ?
Par crainte que l'intelligence artificielle ne rende le développement logiciel si accessible que les entreprises recréeraient en interne les outils qu'elles louent. SAP a perdu environ 48 % entre son sommet et le 23 juillet 2026, Dassault Systèmes environ 26 % depuis janvier. Cette baisse n'a été accompagnée d'aucune dégradation des résultats publiés : elle relevait d'une compression de multiples.
Qu'est-ce qu'une compression de multiples ?
Une compression de multiples décrit une baisse du cours alors que les bénéfices progressent ou restent stables. Le marché accepte simplement de payer moins cher chaque euro de bénéfice, généralement parce qu'il anticipe une dégradation future. C'est exactement ce qui s'est produit sur le logiciel européen entre 2025 et le milieu de 2026.
L'IA va-t-elle remplacer les grands logiciels de gestion d'entreprise ?
Rien dans les chiffres publiés ne le confirme à ce stade. Le carnet de commandes cloud de SAP réaccélère à plus 26 % à changes constants, et l'IA figure dans plus de 90 % de ses cinquante plus gros contrats du trimestre. Les grandes plateformes sont protégées par des décennies de données clients et par le risque opérationnel qu'une migration interne représenterait.
Faut-il en conclure que le secteur du logiciel est reparti ?
Ces publications constituent des rebonds de soulagement sur des dossiers durement dépréciés, pas un retournement acté. Un trimestre ne fait pas une tendance, et la thèse de disruption porte sur plusieurs années. La lecture prudente serait la suivante : l'IA pèse durablement sur les multiples du secteur, mais elle nourrit pour l'instant les carnets de commandes.
Quels types de logiciels sont les plus exposés à l'intelligence artificielle ?
Le logiciel générique et horizontal, peu différencié et faiblement intégré aux données du client, est le plus exposé à la banalisation. À l'inverse, les grandes plateformes protégées par leurs données et leur distribution, ainsi que les spécialistes de niches métier réglementées, disposent de barrières nettement plus solides.
Quel indicateur suivre pour savoir si la thèse de disruption se matérialise ?
Le carnet de commandes, trimestre après trimestre. Chez SAP, l'indicateur avancé est le carnet cloud courant, qui progresse actuellement de plus 26 % à changes constants. Une stagnation ou un recul sur deux trimestres consécutifs signalerait que les clients commencent à internaliser leurs outils, ce qui validerait la thèse de disruption.
Cet article est publié à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d'achat ou de vente d'instruments financiers. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Pour toute situation spécifique, nous vous recommandons de consulter un conseiller en gestion de patrimoine.






