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Dette française : les quatre portes de sortie classées par probabilité

Une porte de sortie de la dette désigne le chemin par lequel un État ramène sa dette sur une trajectoire soutenable. Il n'en existe que quatre : la croissance, l'austérité choisie, l'austérité subie et le défaut. Pour la France, dont la dette atteint 115,6 % du PIB fin 2025 et se refinance désormais plus cher que la croissance, la question n'est plus théorique.

Le débat public oscille entre deux récits : celui de la faillite imminente et celui d'un pays trop grand pour avoir un problème. Aucun des deux ne résiste à l'analyse. La faillite est une queue de distribution, et la taille de la France la protège d'un abandon, pas d'un ajustement.

Nous classons ici les quatre issues de la moins probable à la plus probable, nous nommons l'état intermédiaire dans lequel la France se trouve depuis 2023, et nous posons la hiérarchie de plausibilité à trois à cinq ans, avec le signal qui la ferait basculer.

Source : cet article est tiré d'une interview avec Chauncey Schmitt, Directeur de la Gestion Privée chez Ingefii, cabinet de gestion de patrimoine à Bordeaux, dans l'épisode « Les conséquences sur les placements des Français » du podcast Ingefii.

Points clés à retenir

  • Le défaut est peu crédible : un défaut français signifierait l'implosion de la zone euro, et la France est le seul pays de l'Union à détenir l'arme nucléaire. On ne la laissera pas tomber, ce qui ne veut pas dire qu'on l'épargnera.
  • La croissance bute sur l'usage du déficit : depuis quinze ans, la hausse de la dépense publique est allée aux transferts sociaux et aux pensions, et l'investissement local a reculé d'environ 12 Md€ en 2025.
  • L'austérité choisie est la moins probable : tous les cas réussis ont un point commun, une majorité politique stable.
  • Le rabotage permanent est l'état actuel : sous-indexation, gel de barèmes, taxes exceptionnelles reconduites. Personne ne descend dans la rue, ce qui le rend durable.
  • Le scénario central est la japonisation : à trois ou cinq ans, rien ne se règle, rien ne casse, et la dette monte vers 130 % du PIB.
  • Le déclencheur sera politique : censure, dissolution ou élection, plutôt qu'une donnée budgétaire. Le ratio est un état, l'ingouvernabilité est un processus.

Pourquoi la question des portes de sortie se pose maintenant

Que signifie une dette soutenable ?

Une dette est soutenable tant que l'économie progresse plus vite que le coût de cette dette. La comparaison pertinente oppose le taux d'intérêt moyen à la croissance nominale, c'est-à-dire la croissance réelle augmentée de l'inflation. Quand le taux dépasse la croissance, la dette s'auto-alimente même sans un euro de dépense nouvelle.

La France vient de franchir ce seuil en 2026 : taux apparent de la dette à 2,2 %, croissance nominale attendue autour de 2,0 %. Le mécanisme est détaillé dans notre article sur l'effet boule de neige qui fait basculer la dette française.

Que donne la projection à 2030 à effort constant ?

Chauncey Schmitt a construit une projection volontairement généreuse : le déficit primaire est figé, comme si la France ne laissait plus jamais déraper une seule dépense courante. Seule la charge d'intérêts évolue, sous l'effet du refinancement à 4,5 % d'une dette empruntée entre 0 et 1 % de 2015 à 2022.

AnnéeDéficit primaireIntérêtsDéficit totalDette / PIB
202588 Md€65 Md€152 Md€ (5,1 %)115,6 %
202691 Md€74 Md€165 Md€ (5,4 %)119,0 %
202791 Md€85 Md€176 Md€122,3 %
202891 Md€97 Md€188 Md€125,8 %
202991 Md€108 Md€200 Md€129,5 %
203091 Md€120 Md€211 Md€ (6,4 %)133,4 %

Les hypothèses sont explicites : déficit primaire figé en euros, croissance nominale d'environ 2 % par an, charge d'intérêts 2030 prise dans le haut de la fourchette publiée de 105 à 125 milliards. Le chiffre de 2026 correspond aux estimations indépendantes, la cible votée étant de 5,0 %. À titre de comparaison, le rapport d'économistes remis à Bercy en juillet 2026 aboutit, à politique inchangée, à 6,8 % de déficit et 130 % de dette en 2030, soit une trajectoire de déficit plus sévère encore.

Pourquoi l'échéance n'est-elle pas 2030 ?

La lecture la plus parlante de ce tableau est inverse : pour que le déficit reste seulement stable en 2030, il faudrait avoir supprimé les deux tiers du déficit primaire. Faire les deux tiers du chemin, juste pour ne pas reculer. Et à effort constant, la France prend plus de trois points de dette par an, tous les ans, à partir de maintenant. Le mur n'est pas une date, c'est une pente.

Le défaut : une queue de distribution

La France peut-elle faire faillite ?

Techniquement, un défaut est toujours possible. Chauncey Schmitt le juge cependant peu crédible, pour deux raisons qu'il assume de présenter comme son analyse personnelle. La première : la France est un pilier de l'Union européenne, deuxième économie de la zone euro et membre fondateur. Un défaut français ne serait pas un accident national, ce serait l'implosion de l'euro.

La seconde est stratégique : la France est le seul pays de l'Union européenne à détenir l'arme de dissuasion nucléaire. Laisser tomber la France reviendrait, pour l'Europe, à se retrouver sans dissuasion dans le contexte géopolitique actuel. Ce serait une décision suicidaire.

Être trop important pour tomber protège-t-il de tout ?

Non, et c'est la vraie leçon de ce premier scénario. On ne nous laissera pas tomber, ça ne veut pas dire qu'on nous épargnera. La protection contre l'abandon a un prix : les partenaires européens et la BCE qui éviteraient le défaut exigeraient des contreparties. Le mécanisme de ce sauvetage conditionnel est détaillé dans notre article sur le TPI de la BCE et le prix politique d'un sauvetage de la France.

La croissance : la voie royale qui bute sur l'usage du déficit

Comment la croissance réduit-elle la dette ?

La croissance réduit le poids de la dette par le dénominateur du ratio. Si le PIB progresse plus vite que la dette, le ratio dette sur PIB diminue naturellement. Plus de croissance signifie aussi plus de recettes fiscales, donc moins de déficit, sans faire mal à personne. C'est la sortie par la grande porte.

Pourquoi cette voie est-elle peu probable pour la France ?

Elle bute sur un fait vérifiable : depuis quinze ans, la totalité de la croissance de la dépense publique est allée aux transferts sociaux et aux pensions. L'investissement public est devenu la variable d'ajustement, et l'investissement local a reculé d'environ 12 milliards d'euros en 2025. Chauncey Schmitt le résume ainsi : si tu n'investis pas dans ton avenir, il est compliqué de prétendre avoir la capacité de croître demain.

Il faut éviter la formulation absolue selon laquelle « l'intégralité du déficit finance le modèle social ». France 2030, le crédit d'impôt recherche ou la loi de programmation militaire existent, et un euro emprunté est fongible. Mais la tendance est nette, et elle distingue la France des États-Unis, qui affichent un déficit primaire plus élevé mais en fléchent une part importante vers l'investissement.

Le débat électoral change-t-il la donne ?

À quelques mois de l'élection présidentielle, Chauncey Schmitt constate que le sujet du déficit primaire et de l'investissement est absent des programmes, qu'il s'agisse de propositions de retour de la retraite à 60 ans, d'annulation de la dette ou d'allègements ciblés. Sa question porte moins sur les mesures que sur leur financement. Il rappelle d'ailleurs que la droite, la gauche et le centre ont tous gouverné la France au cours des dernières décennies, et que le pays se retrouve pourtant dans la même situation.

L'austérité choisie : possible ailleurs, improbable ici

Qu'est-ce que l'austérité contrôlée ?

L'austérité contrôlée désigne un ajustement budgétaire engagé par un gouvernement avant d'y être contraint, au moyen de réformes structurelles étalées dans le temps. Elle permet de choisir les mesures, leur rythme et leur répartition, au lieu de les subir au pire moment du cycle.

Pourquoi est-elle la moins probable ?

Cette voie a été suivie avec succès dans d'autres pays. Leur point commun est une majorité politique stable, capable de tenir une trajectoire sur plusieurs années. C'est précisément ce qui manque à la France aujourd'hui. Chauncey Schmitt ne l'exclut pas : un candidat pourrait émerger en posant le diagnostic tel qu'il est. Mais il reconnaît qu'il est difficile de se faire élire sur un programme d'austérité, d'autant que les retraités, principaux concernés, sont aussi ceux qui votent le plus.

Quelles mesures cette austérité viserait-elle en priorité ?

Si les retraites représentent environ 45 % du déficit total, comme le montrent les travaux de Jean-Pascal Beaufret analysés dans notre article sur l'origine réelle du déficit public français, il est difficile d'imaginer qu'elles soient épargnées. Deux mesures reviennent régulièrement : la suppression de l'abattement de 10 % pour frais professionnels sur les pensions et la sous-indexation des pensions sur l'inflation.

L'austérité subie : quand le marché décide

Qu'est-ce qui distingue l'austérité subie ?

L'austérité subie produit le même type de mesures que l'austérité choisie, mais elles sont imposées de l'extérieur, par le marché puis par les institutions européennes. Le signal passe par le spread, l'écart de taux entre la France et l'Allemagne. Il atteint 100 à 104 points de base en septembre 2026, une première depuis 2012, avec une OAT 10 ans au-dessus de 4,5 % et une OAT 30 ans à 5,16 %, plus haut depuis 2003.

Pourquoi le marché prête-t-il moins cher à l'Italie ?

Au moment de l'enregistrement, l'Italie emprunte moins cher que la France, alors que son ratio de dette est plus élevé. Chauncey Schmitt l'explique par le flux : l'Italie a engagé, de manière en partie forcée, des réformes qui ont maîtrisé son déficit primaire. Le marché la juge plus crédible. Elle dispose aussi d'une base d'investisseurs domestiques captive, avec seulement 28 % de non-résidents, contre 56 % pour la France.

Pourquoi le spread s'est-il écarté maintenant ?

Le déficit français est connu depuis des années. La meilleure explication de l'écartement récent tient à la demande : l'Eurosystème, qui détenait environ un quart des OAT, ne réinvestit plus depuis 2023. La France doit désormais placer 310 milliards d'euros par an auprès d'acheteurs qui regardent le prix. Et 81,3 % de la dette à court terme, les BTF, est détenue par des non-résidents, soit la poche qui part en premier et se refinance tous les trois à douze mois.

Le vrai point de bascule n'est pas un chiffre. Ce que surveillent les agences et les gérants, ce n'est pas un ratio de dette, c'est la capacité à voter un budget. Le ratio est un état, l'ingouvernabilité est un processus, et c'est le processus qui écarte le spread.

Le rabotage permanent, l'état que personne ne nomme

Qu'est-ce que le rabotage permanent ?

Le rabotage permanent désigne un état intermédiaire entre l'austérité choisie et l'austérité subie : une succession de petites mesures qui n'engagent aucune réforme de fond. On sous-indexe, on gèle des barèmes, on ajoute des taxes exceptionnelles que l'on reconduit, on laisse l'investissement public reculer. On annonce vingt milliards d'économies et on en réalise trois.

Pourquoi cet état est-il durable ?

C'est l'état de la France depuis 2023, et sa force tient à sa discrétion. Personne ne descend dans la rue pour un barème gelé ou une pension revalorisée un peu moins que l'inflation. Le coût est réel mais diffus, étalé dans le temps et réparti sur de nombreux ménages. C'est ce qui le rend politiquement tenable, et donc durable.

Le rabotage touche-t-il déjà l'épargne ?

Oui, et c'est l'élément le plus sous-estimé. Plusieurs pièces sont déjà posées : le plafonnement de l'indice de référence des loyers en 2022, le taux du Livret A fixé par arrêté en dérogation à sa propre formule, la sous-indexation des pensions, et le dispositif de blocage de l'assurance-vie inscrit dans le code monétaire et financier depuis 2016. La répression financière, qui efface une dette sans jamais la rembourser, n'est pas en bout de chaîne : elle a déjà commencé, sous sa forme fiscale et réglementaire.

La hiérarchie de plausibilité à trois à cinq ans

RangScénarioProbabilitéDéclencheur ou condition
1Rabotage prolongé sous taux contenus (japonisation)Scénario centralContinuité politique sans réforme de fond
2Austérité subieSignificativeChoc politique : censure, dissolution, élection
3Austérité choisieFaibleMajorité stable engageant des réformes avant contrainte
4DéfautQueue de distributionRupture de la solidarité européenne

Pourquoi la japonisation est-elle le scénario central ?

La japonisation désigne une situation où la dette monte durablement sans crise, sous des taux contenus, avec une croissance faible. À trois ou cinq ans, c'est le scénario le plus probable pour la France : rien ne se règle, rien ne casse, et la dette progresse vers 130 % du PIB. Le Japon en offre la démonstration : une dette passée de 130 à plus de 230 % du PIB en vingt-cinq ans, financée par la captation de l'épargne domestique.

Qu'est-ce qui ferait basculer vers l'austérité subie ?

Le déclencheur ne sera pas une donnée budgétaire, il sera politique : une motion de censure, une dissolution, une élection qui rend le vote d'un budget impossible. À ce moment, le spread s'écarte brutalement, la BCE devient le seul acheteur crédible, et ses conditions s'imposent. L'Italie de 2011 et la Grèce en sont les précédents européens.

Où mènent ces chemins ?

Ils convergent. Le rabotage y mène doucement, l'austérité subie suivie d'une relance monétaire y mène brutalement. On arrive dans la même pièce, par un couloir plus ou moins douloureux. Dans chacun d'eux, une partie de l'ajustement est prélevée sur l'épargne : seule la forme change, impôt, rendement plafonné ou érosion monétaire.

La seule branche où l'épargnant n'est pas la variable d'ajustement est celle d'une majorité stable qui engage l'austérité choisie avant d'y être forcée. Les taux se détendraient et le rendement réel resterait positif. C'est aussi la moins probable. La traduction concrète de cette hiérarchie pour chaque placement est détaillée dans notre article sur les placements face au risque d'État et au risque de taux réel, et c'est la lecture que nous appliquons chez Ingefii, cabinet de gestion de patrimoine à Bordeaux, pour examiner l'exposition d'un patrimoine à ces scénarios.

FAQ : comment la France peut sortir de sa dette

La France peut-elle faire faillite ?

Un défaut de la France est techniquement possible mais très peu probable. La France est la deuxième économie de la zone euro, et son défaut entraînerait l'implosion de l'euro. Elle est aussi le seul pays de l'Union européenne à détenir l'arme nucléaire, ce qui rend son abandon stratégiquement impensable pour l'Europe. En contrepartie, un sauvetage serait assorti de conditions strictes.

Quelles sont les solutions pour réduire la dette de la France ?

Il existe quatre issues : la croissance, l'austérité choisie, l'austérité subie et le défaut. La croissance est limitée par le faible poids de l'investissement dans la dépense publique. L'austérité choisie suppose une majorité stable qui fait défaut. Le scénario central à trois ou cinq ans est un rabotage prolongé sous taux contenus, proche de la situation japonaise, avec une dette montant vers 130 % du PIB.

Quelle sera la dette de la France en 2030 ?

À déficit primaire figé, la dette française atteindrait environ 133 % du PIB en 2030, contre 115,6 % fin 2025. Le déficit passerait de 152 à 211 milliards d'euros, soit de 5,1 % à 6,4 % du PIB, uniquement sous l'effet de la hausse des intérêts. Le rapport d'économistes remis à Bercy en juillet 2026 aboutit à 130 % de dette et 6,8 % de déficit à politique inchangée.

Pourquoi l'Italie emprunte-t-elle moins cher que la France ?

L'Italie emprunte moins cher que la France parce qu'elle a maîtrisé son déficit primaire par des réformes, alors que son ratio de dette reste plus élevé. Elle dispose aussi d'une base d'investisseurs domestiques plus large, avec 28 % de détention non résidente contre 56 % pour la France. Le marché juge sa trajectoire plus crédible et exige donc une prime de risque plus faible.

Qu'est-ce que le rabotage budgétaire ?

Le rabotage budgétaire désigne une succession de petites mesures d'économie ou de rendement sans réforme de fond : sous-indexation des pensions, gel des barèmes, taxes exceptionnelles reconduites, recul de l'investissement public. C'est l'état de la France depuis 2023. Il est durable parce que son coût est diffus et ne provoque pas de mobilisation, mais il ne stabilise pas la dette.

Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Les projections présentées reposent sur des hypothèses explicites et ne constituent pas des prévisions certaines. Pour toute situation spécifique, nous vous recommandons de consulter un conseiller en gestion de patrimoine.

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