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Déséquilibre entre époux : changer de régime pour mieux transmettre

Juil 29, 2026 | Héritage - Succession

Le déséquilibre de patrimoine entre époux désigne la situation dans laquelle l'essentiel des biens du couple appartient juridiquement à un seul des deux conjoints. Il résulte le plus souvent d'un héritage reçu par l'un d'eux, d'un bien acquis avant le mariage, ou d'un régime de séparation de biens appliqué à la lettre.

Ce déséquilibre n'a aucune conséquence tant que le couple vit ensemble. Il en produit deux, majeures, au moment de transmettre. D'abord, l'époux sans patrimoine ne peut rien donner, et ses abattements fiscaux sont perdus. Ensuite, le conjoint survivant peut se retrouver dans une position précaire sur des biens qu'il a pourtant contribué à construire pendant trente ans.

La bonne nouvelle est que ces situations se corrigent, et pour un coût qui reste marginal au regard de l'économie fiscale obtenue. Cet article détaille les mécanismes de rééquilibrage, le piège juridique de l'accession qui prend de nombreux couples au dépourvu, et les raisons pour lesquelles la communauté universelle est rarement la bonne réponse.

Source : cet article est tiré d'une interview avec Maître Adrien Chambrey, notaire depuis plus de quinze ans, et Christelle Agogué, ingénieur patrimonial chez Ingefii, dans l'épisode « Déshériter un enfant : interdit en France, sauf par ces 4 mécanismes » du podcast Ingefii.

Points clés à retenir

  • Un héritage reste un bien propre quel que soit le régime matrimonial, y compris sous le régime de la communauté légale.
  • Abattement perdu : chaque parent dispose de 100 000 € d'abattement par enfant tous les quinze ans. Un époux sans patrimoine ne peut pas les utiliser.
  • Théorie de l'accession : construire sur le terrain propre de son conjoint ne confère aucun droit de propriété sur la maison bâtie.
  • Apport à la communauté ou société d'acquêts : rééquilibrer coûte de l'ordre de 1 à 2 % de la valeur apportée, contre 20 % de droits sur une donation entre époux.
  • Communauté universelle : elle protège efficacement le survivant mais supprime une succession, donc une série d'abattements, et coûte cher aux enfants.

D'où vient le déséquilibre entre époux

L'héritage reste toujours un bien propre

La règle est constante et elle surprend encore beaucoup de couples mariés. Ce qu'un époux reçoit par succession ou par donation demeure sa propriété personnelle, quel que soit le régime matrimonial choisi. Sous le régime légal de la communauté réduite aux acquêts, seuls les biens acquis pendant le mariage à titre onéreux tombent en communauté. Les biens reçus à titre gratuit restent propres, en application de l'article 1405 du Code civil.

Le résultat s'observe très clairement à partir de la cinquantaine. Selon les branches familiales, l'un des époux a hérité de ses parents et s'est constitué un patrimoine substantiel, pendant que l'autre n'a rien reçu. Le couple a vécu ensemble, s'est construit ensemble, mais juridiquement les masses sont totalement dissymétriques.

Le régime de séparation de biens

La séparation de biens accentue mécaniquement le phénomène. Chaque époux conserve la propriété exclusive de ce qu'il acquiert, et il n'existe aucune masse commune. Ce régime, souvent choisi pour protéger le conjoint d'un entrepreneur du risque professionnel, produit à la retraite un effet secondaire rarement anticipé : deux patrimoines qui n'ont plus rien à voir l'un avec l'autre.

Le bien acquis avant le mariage

La troisième source de déséquilibre est chronologique. Un logement acheté avant le mariage reste un bien propre, même si le crédit a été remboursé pendant l'union avec les revenus du couple. Une créance de récompense peut exister au profit de la communauté, mais elle se calcule et se règle à la liquidation, et elle ne confère aucun droit de propriété sur le bien lui-même.

Le piège de l'accession : construire sur le terrain de l'autre

Le scénario

Le cas est décrit par les notaires comme extrêmement classique, alors que les couples concernés le croient exceptionnel. Une épouse hérite d'un terrain de ses parents. Le couple décide d'y faire construire la maison familiale. Le crédit est souscrit à deux, les travaux sont financés par les revenus des deux époux, et le mari réalise lui-même une partie du chantier pendant plusieurs années.

Trente ans plus tard, le couple consulte pour organiser sa transmission et découvre que la maison appartient intégralement à l'épouse. Le mari n'en est propriétaire d'aucune fraction, quelle qu'ait été sa contribution financière ou physique.

La règle juridique

Ce résultat découle de la théorie de l'accession, posée aux articles 552 et 553 du Code civil. La propriété du sol emporte la propriété du dessus et du dessous. Tout ce qui est construit sur un terrain est présumé appartenir au propriétaire de ce terrain. Un terrain propre produit donc une construction propre.

Une récompense est due à la communauté à hauteur des sommes qu'elle a investies, mais elle se calcule selon des règles complexes et elle ne se règle qu'à la dissolution du régime. Elle ne transforme jamais le mari en copropriétaire. Le déséquilibre est structurel, et il n'existe qu'une manière de le corriger : modifier la situation de propriété par un acte notarié.

Pourquoi cela pose un problème au décès

Si l'épouse décède la première, la maison entre dans sa succession. Les enfants en héritent en nue-propriété ou en pleine propriété selon les options exercées par le conjoint survivant, et le mari se retrouve en situation d'usufruitier ou d'indivisaire sur le bien qu'il a construit. Tant que la famille est unie, cela ne pose pas de difficulté pratique. Le jour où des enfants s'entendent mal avec le beau-parent, la situation se dégrade très vite.

Ce que le déséquilibre coûte à la transmission

Le mécanisme des abattements

Chaque parent dispose d'un abattement de 100 000 euros par enfant sur les donations et successions, reconstitué tous les quinze ans. Ce n'est pas un abattement par famille ni par enfant : c'est un abattement par couple parent-enfant. Un couple avec trois enfants dispose donc, en cumulé, de 600 000 euros d'abattements utilisables sur quinze ans.

Encore faut-il que chacun des deux parents possède quelque chose à donner. C'est là que le déséquilibre coûte cher.

Le chiffrage

Prenons un couple avec trois enfants. L'épouse détient 800 000 euros de patrimoine issu d'un héritage. Le mari ne détient rien. Le couple souhaite commencer à transmettre.

SituationAbattements mobilisablesBase taxable sur 600 000 € donnésDroits approximatifs
Sans rééquilibrage300 000 € (mère uniquement)300 000 €Environ 58 000 €
Après rééquilibrage600 000 € (père et mère)0 €0 €

Les 300 000 euros d'abattement du mari ne servent à rien tant qu'il ne détient aucun bien. Ceux de l'épouse sont intégralement consommés, et tout ce qui dépasse est taxé au barème en ligne directe, dont les premières tranches montent rapidement. L'objectif du rééquilibrage est donc de rendre utilisables des abattements qui existent déjà mais qui dorment.

Cette logique s'articule avec les autres leviers de réduction de la facture successorale, en particulier le démembrement, que nous détaillons dans notre article sur la réduction des droits de succession par le démembrement et la donation anticipée. Elle se combine également avec le don familial de sommes d'argent, dispositif distinct et cumulable présenté dans notre analyse du don familial de 31 865 euros prévu à l'article 790 G.

Rééquilibrer par l'apport à la communauté

Le principe

Lorsque les époux sont mariés sous un régime communautaire, la correction consiste à apporter à la communauté des biens jusque-là détenus en propre. Le bien change de masse : il cesse d'être la propriété exclusive d'un époux pour devenir un bien commun, sur lequel chacun détient des droits.

L'opération se réalise par acte notarié modifiant le régime matrimonial ou par simple apport à communauté, selon la configuration. Depuis la loi du 23 mars 2019, le changement de régime matrimonial n'est plus soumis à un délai d'attente de deux ans après le mariage, et l'homologation judiciaire n'est requise que dans des cas limités, notamment en présence d'enfants mineurs ou en cas d'opposition d'un enfant majeur informé.

Ce que cela débloque

Une fois le bien devenu commun, les deux époux peuvent donner ensemble. Chacun donne sa quote-part, chacun mobilise ses propres abattements, et la capacité de transmission du couple double instantanément. C'est le seul objectif de l'opération, et il est atteint dès la signature de l'acte.

Un bénéfice collatéral important s'y ajoute. Le conjoint qui ne détenait rien devient copropriétaire, ce qui règle simultanément la question de sa protection en cas de décès de l'autre. Le problème de la maison construite sur le terrain propre se dissout par la même opération.

La société d'acquêts en régime séparatiste

Une bulle commune dans un régime séparé

Les époux mariés en séparation de biens n'ont, par définition, aucune masse commune à alimenter. Le droit leur offre néanmoins un outil dédié : la société d'acquêts. Il s'agit d'une masse commune créée par contrat de mariage modificatif, à l'intérieur d'un régime qui reste séparatiste pour tout le reste.

L'image est celle d'une troisième bulle patrimoniale. Chaque époux conserve ses biens personnels, et une poche commune accueille les biens que le couple décide d'y placer. Les époux choisissent librement ce qui y entre : un bien immobilier, un portefeuille, une résidence secondaire.

Ce que ce n'est pas

Une confusion revient systématiquement en consultation. La société d'acquêts n'a rien à voir avec une société civile immobilière ou une SARL familiale, malgré le mot société. Il ne s'agit pas d'une personne morale, il n'y a ni statuts à déposer, ni comptabilité à tenir, ni assemblée générale à convoquer, ni frais annuels.

C'est une simple modalité du régime matrimonial, inscrite dans un acte notarié. De nombreux couples arrivent en pensant devoir créer une SCI pour organiser leur transmission, alors que leur objectif est uniquement de rééquilibrer et de faire jouer les abattements. Dans ce cas précis, la société d'acquêts fait le travail sans les contraintes. La SCI reste pertinente lorsque les objectifs sont différents, notamment pour organiser une détention à plusieurs ou générer du levier, comme nous l'expliquons dans notre article sur l'OBO immobilier et la vente à sa propre SCI.

Pourquoi éviter la donation entre époux et la communauté universelle

La donation entre époux du vivant est plafonnée

La solution qui vient spontanément à l'esprit consiste à ce que l'époux fortuné donne à l'autre. Elle se heurte à un abattement très bas. La donation entre époux du vivant bénéficie d'un abattement de 80 724 euros seulement, au-delà duquel le barème applicable entre époux s'applique, avec des taux qui atteignent rapidement 20 %.

Le contraste avec la transmission au décès est saisissant : le conjoint survivant est totalement exonéré de droits de succession depuis 2007, tout comme le partenaire de PACS. Donner de son vivant à son conjoint coûte donc cher, alors que transmettre au décès ne coûte rien. C'est la raison pour laquelle les praticiens écartent presque toujours cette voie au profit de l'apport à communauté.

Voie de rééquilibrageAbattement ou coûtEffet sur les abattements enfants
Donation entre époux du vivant80 724 € puis barème jusqu'à 20 %Positif mais plafonné par le coût
Apport à la communautéEnviron 1 à 2 % de la valeur apportéeDouble la capacité de donation
Société d'acquêtsEnviron 1 à 2 % de la valeur apportéeDouble la capacité de donation
Communauté universelle avec attribution intégraleCoût modéré à la signatureSupprime les abattements du premier décès

La communauté universelle protège le conjoint mais pénalise les enfants

Beaucoup de couples arrivent en consultation avec une idée arrêtée : passer en communauté universelle avec clause d'attribution intégrale au conjoint survivant. Le mécanisme est séduisant en apparence, puisque l'intégralité du patrimoine revient au survivant sans succession ni partage, ce qui offre une protection maximale.

Le coût pour les enfants est en revanche considérable, et il est systématiquement sous-estimé. En supprimant la succession du premier époux décédé, on supprime aussi l'occasion d'utiliser les abattements de cet époux. Au lieu de deux successions taxées séparément, avec deux séries d'abattements de 100 000 euros par enfant, il n'en reste qu'une, au second décès, avec une seule série d'abattements sur un patrimoine deux fois plus important.

Ce choix reste défendable lorsque la protection du survivant prime absolument sur le coût fiscal, par exemple lorsque les enfants sont eux-mêmes très à l'aise ou lorsque le patrimoine est modeste. Il devient très coûteux dès que le patrimoine dépasse quelques centaines de milliers d'euros. Ces arbitrages se compliquent encore en présence d'enfants de lits différents, configuration que nous traitons dans notre dossier sur la succession en famille recomposée.

Le coût réel et le bon moment pour agir

Ce que coûte un apport à communauté

L'apport d'un bien immobilier à la communauté ou à une société d'acquêts génère trois postes de frais. Les émoluments du notaire, calculés sur la valeur du bien. Un droit fixe d'enregistrement sur l'acte modificatif de régime matrimonial. Et une taxe de publicité foncière lorsque l'apport porte sur un immeuble, la mutation devant être publiée au service de la publicité foncière.

L'addition se situe typiquement autour de 1 à 2 % de la valeur apportée. Sur un bien de 300 000 euros, cela représente un ordre de grandeur de 3 000 à 6 000 euros. À comparer avec l'économie fiscale : débloquer 300 000 euros d'abattements évite plusieurs dizaines de milliers d'euros de droits de donation. Le rapport est sans ambiguïté.

Le calendrier

Deux contraintes de calendrier structurent la décision. La première tient au délai de reconstitution des abattements, fixé à quinze ans. Une transmission optimisée suppose de commencer suffisamment tôt pour bénéficier de plusieurs cycles. Un couple de 55 ans peut réaliser deux séries de donations avant 85 ans, un couple de 70 ans une seule.

La seconde tient à l'ordre des opérations. Il faut d'abord rééquilibrer, puis donner. Un apport à communauté réalisé quelques semaines avant une donation reste parfaitement régulier, mais l'enchaînement doit être cohérent et l'opération doit avoir une justification patrimoniale propre, notamment la protection du conjoint. Un montage dont le seul objet serait fiscal s'expose à une remise en cause.

Le diagnostic à 60 ans

Les praticiens plaident pour un réflexe simple : autour de 60 ans, faire un point patrimonial complet chez un notaire ou un ingénieur patrimonial, comme on fait un bilan de santé. La question à poser est double. Qui possède quoi, exactement, sur le papier ? Et que se passe-t-il si l'un des deux disparaît demain ?

Ce type de diagnostic révèle presque systématiquement des angles morts : une maison construite sur un terrain propre, un contrat d'assurance-vie dont la clause bénéficiaire n'a jamais été relue, un régime matrimonial choisi il y a trente ans pour des raisons qui n'existent plus. Le rôle du conseil est précisément de les identifier avant qu'ils ne deviennent des problèmes, comme nous le développons dans notre guide sur les questions à poser avant de choisir son conseiller en gestion de patrimoine.

FAQ – Rééquilibrer un patrimoine entre époux

Un héritage devient-il commun au couple marié ?

Non. Ce qu'un époux reçoit par succession ou par donation reste un bien propre, quel que soit le régime matrimonial, y compris sous le régime légal de la communauté réduite aux acquêts. Seuls les biens acquis à titre onéreux pendant le mariage tombent en communauté. C'est la principale source de déséquilibre patrimonial entre conjoints, et elle ne se corrige que par un acte notarié.

Qui est propriétaire d'une maison construite sur le terrain hérité par un seul époux ?

L'époux propriétaire du terrain est également propriétaire de la construction, en application de la théorie de l'accession prévue aux articles 552 et 553 du Code civil. Peu importe que le crédit ait été souscrit à deux ou que l'autre époux ait réalisé les travaux lui-même. Une récompense est due à la communauté, mais elle ne confère aucun droit de propriété sur le bien.

Combien coûte un changement de régime matrimonial ?

Le coût se situe généralement autour de 1 à 2 % de la valeur des biens apportés, frais de notaire et taxe de publicité foncière compris lorsqu'un immeuble est concerné. Sur un bien de 300 000 euros, cela représente environ 3 000 à 6 000 euros. Depuis la loi du 23 mars 2019, l'homologation judiciaire n'est plus systématique et le délai d'attente de deux ans a été supprimé.

Vaut-il mieux donner à son conjoint ou apporter à la communauté ?

L'apport à la communauté est presque toujours préférable. La donation entre époux du vivant ne bénéficie que d'un abattement de 80 724 euros, au-delà duquel les droits atteignent rapidement 20 %. L'apport à communauté coûte de l'ordre de 1 à 2 % de la valeur transférée et produit le même effet : rendre le conjoint copropriétaire et débloquer ses abattements au profit des enfants.

Qu'est-ce qu'une société d'acquêts et faut-il créer une SCI ?

La société d'acquêts est une masse commune créée par contrat de mariage à l'intérieur d'un régime de séparation de biens. Ce n'est pas une personne morale : aucun statut, aucune comptabilité, aucun frais annuel. Elle se distingue totalement d'une SCI ou d'une SARL familiale. Pour un objectif de rééquilibrage et de mobilisation des abattements, elle suffit, et la création d'une société n'est pas nécessaire.

La communauté universelle est-elle une bonne idée ?

Elle protège très efficacement le conjoint survivant, qui recueille l'intégralité du patrimoine sans succession, mais elle coûte cher aux enfants. En supprimant la succession du premier décès, elle supprime aussi une série d'abattements de 100 000 euros par enfant. Sur un patrimoine significatif, l'écart de droits se chiffre en dizaines de milliers d'euros. L'apport à communauté sans clause d'attribution intégrale est souvent un meilleur compromis.

Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil juridique ou fiscal personnalisé. Les montants d'abattement et les coûts indiqués sont des ordres de grandeur susceptibles d'évoluer. Un changement de régime matrimonial engage durablement le couple et requiert l'intervention d'un notaire.

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